Le plus beau jour de sa vie

“…Merci pour votre candidature. Nous vous recontacterons d'ici deux semaines si nous sommes intéressés.
Cordialement,
L’équipe de recrutement Burger Quick.”

Assis dans le fond du café « Le Sud-Ouest », Théophile relut consciencieusement le courriel que lui avait adressé Burger Quick, afin d'y déceler le moindre signe pouvant indiquer à l'avance que le recruteur le validerait. Le poste était sous-payé au vu de ses qualifications et du volume de travail demandé, les avantages salariaux représentaient des miettes et Burger Quick n'était certainement pas son choix d'employeur numéro 1, ils n'étaient même pas dans son top 10, ni 20, mais à ce point de sa recherche d'emploi, il fallait être pragmatique. Mieux valait un boulot minable que pas de boulot du tout. Il referma son ordinateur portable, quitta le café, et rentra chez lui songeur.

Ses ambitions professionnelles s’étaient toujours heurtées aux refus obstinés des différents départements « Ressources Humaines » avec lesquels il avait pu s’entretenir. Après un diplôme de comptabilité et finance d’entreprise obtenu tant bien que mal, il avait envisagé son début de carrière : si les grands groupes ne voulaient pas de lui immédiatement, il ferait ses premières armes dans une start-up prometteuse dont la valeur bondirait durant son passage en tant que Chief Financial Officer. Arrivé là, il n’aurait plus qu’à cueillir les offres de poste prestigieux qui fleuriraient à ses pieds, et après quelques années, avec son expérience acquise et sa réputation, il finirait bien par démarrer sa boîte de consulting personnelle qui croulerait sous les clients, ce qui lui assurerait une fin de carrière confortable et bien méritée.

Cela faisait déjà quelques années que ce plan était tombé à l’eau. Ni les grands groupes, ni les start-ups prometteuses n’avaient voulu de lui. Les rejets de candidature successifs avaient affaibli sa détermination et entamé son âme. Il se surprenait parfois avec des envies de vengeance contre tel ou tel membre des RH qui lui avait signifié un refus. « Un jour ils me le paieront, » pensait-il, « et ce jour sera le plus beau jour de ma vie… ». En attendant, il courait toujours les entretiens d’embauche. « Comme un hamster court dans sa roue », se disait-il, « jusqu’à l’épuisement ». Il n’avait que 28 ans mais il se sentait déjà fini.

Le vent tourna pourtant en sa faveur quelques mois plus tard. Grâce à la recommandation d’un ami déjà en place dans une entreprise de construction, il obtint un entretien pour un poste de comptable junior, qu’il décrocha après un processus de recrutement qui lui parut interminable. C’était son premier C.D.I. et un soulagement. Sa carrière était enfin lancée.

C’est aussi durant cette période qu’il fit la connaissance de Nora. Sa rencontre marqua la fin de ses errances amoureuses. L’alchimie entre eux était palpable au bout du premier rendez-vous, et il y en eut beaucoup d’autres. Après s’être fréquentés pendant plusieurs mois, ils décidèrent qu’ils s’aimaient suffisamment bien pour emménager ensemble. La vie à deux fut l’occasion pour Théophile de remarquer à quel point Nora et lui se complétaient. Désordonnée au début, elle se mettait progressivement à adopter ses habitudes de rangement. Lui, d’ordinaire si réservé, ne manquait désormais plus une occasion de sortir un bon mot qui la ferait rire. « C’est l’effet ‘lune de miel’ », se disait-il, « ça ne peut pas durer éternellement ». En effet, au bout d’un an, les premières disputes éclatèrent dans l’appartement. Mais ils tenaient suffisamment l’un à l’autre pour finir par s’écouter. La passion laissa place à la patience, et au compromis. Un voyage en Grèce leur donna l’occasion de se rappeler qu’ils pouvaient compter l’un sur l’autre, en toutes circonstances. Cela faisait bientôt trois ans qu’ils se connaissaient, mais ça aurait pu tout aussi bien en faire dix. Théophile n’attendit pas : le jour-anniversaire de leur premier baiser, il demanda Nora en mariage. Elle répondit oui. Huit mois plus tard, ils célébrèrent leur union à Bordeaux (sa ville natale à lui) et passèrent leur lune de miel à Oran (sa ville natale à elle). De retour dans leur appartement en région parisienne, ils entamèrent les premiers jours du restant de leur vie ensemble.

Tout allait bien. C’est cela qui rendit son licenciement encore plus brutal, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. L’entreprise de construction pour laquelle il travaillait se retrouva en liquidation judiciaire, et lui sur le carreau. Pris par un instinct qui relevait sans doute de la survie, il cacha soigneusement le pot aux roses à sa femme, et s’assura qu’elle ne fût pas là quand les lettres de convocation arrivaient. Il lui en parlerait quand il aurait rebondi et retrouvé du travail, c’était décidé. Restait à trouver ce job. Il suffirait de mettre au courant les recruteurs, se disait-il. Avec son expérience, il pensait pouvoir se tirer d'affaire rapidement.

Il se trompait lourdement. Après avoir envoyé un peu partout des dizaines de CV et de lettres de motivation, il lui fallut attendre un mois pour obtenir son premier entretien, qui se conclut par un « On vous rappellera ». Le fait qu’ils ne rappelèrent jamais solidifia sa conviction que les recruteurs étaient des sadiques se délectant de leur pouvoir sur les simples chômeurs comme lui. Au fil des réponses négatives qui lui parvenaient, ses envies de vengeance refaisaient surface. Bientôt, un plan sordide qu’il avait enfoui trois ans auparavant dans les tréfonds de son esprit revint l’obséder. Il lui suffirait d’un entretien avec n’importe quel recruteur, d’un couteau, d’un geste vif et précis, et ses envies de meurtre de RH seraient satisfaites. Il fallait d’abord décrocher cet entretien. Il commença par envoyer des CV anonymes, afin de s’en tirer en laissant le moins de pistes possibles pouvant remonter jusqu’à lui, pensait-il. Au bout d’un certain nombre de refus, il abandonna cette idée. Le marché du travail français n’était décidément pas prêt à embaucher des candidats sur leurs seules qualifications. « Tant pis », se dit-il, « j’enverrai des CV complets, et adviendra que pourra de ma personne ». Cela faisait quelque temps qu’il avait franchi un point de non-retour dans son esprit. La recherche d’un emploi avait rongé son moral, donner le change auprès de Nora l’épuisait, il fallait agir vite. Il obtint un entretien prévu pour la semaine suivante, dans un grand centre hospitalier de la région. « Ironie du sort », se dit-il, « le recruteur mourra dans un hôpital ».

Le jour prévu arriva enfin. Toute la semaine passée, Théophile avait rongé son frein, répétant dans sa tête tous les détails du crime qu’il allait accomplir. Il avait hâte d’en finir. Il monta dans sa voiture et effectua le trajet avec un sentiment grandissant d’excitation mêlé de noirceur dans le ventre. La secrétaire à l’accueil de l’hôpital lui indiqua la direction du bureau où il avait rendez-vous. Un ascenseur, deux étages, un couloir à prendre, une porte verte au fond à droite. Il s’y rendit en comptant les secondes qui le séparaient de sa grande et magnifique vengeance, palpant discrètement le couteau de cuisine caché dans sa manche pour s’assurer qu’il ne tomberait pas inopportunément. Il n’avait aucune idée de la personne à qui il aurait affaire, mais cela lui importait peu. C’était un recruteur, du public qui plus est, les pires de tous. Si les RH du secteur privé étaient des loups, ceux du public étaient des renards. Sous des apparences plus humaines, ils avaient le même appétit, la même cruauté. Il était temps que l’un d’eux paie pour cela.

Il se retrouva enfin devant la porte verte et toqua trois fois. Une voix qu’il ne reconnut pas tout de suite l’invita à entrer. Il ouvrit la porte et pénétra dans le bureau, sa tension atteignant un paroxysme. Il comptait en finir vite et porta sa main à sa manche. Le recruteur tourna sa chaise et se révéla à lui.

Le choc fut immense, comme un uppercut dans le ventre. Sous le coup de l’émotion, il se figea instantanément, comme un cerf devant les phares d’un camion.

Devant lui se tenait Nora, souriante, ses bouclettes brunes tombant sur le col d’une chemise de costume et d’un veston noir. Elle eut un petit rire, et, sans quitter sa chaise, lui lança :
- Surprise… tu ne t’attendais pas à ça, non ?
Il eut du mal à formuler des mots et déglutit longuement avant de bredouiller :
- Chérie ? … Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu fais ici ?
- Je te fais passer ton entretien, bien sûr. On dirait que la nouvelle t’a complètement retourné, ajouta-t-elle malicieusement.
- Mais… depuis quand tu… enfin… je croyais que tu étais prothésiste dentaire…
- C’était une bonne couverture, non ? Vu comment tu abordais le sujet durant nos premiers rendez-vous, j’ai tout de suite senti que mon métier allait te poser problème, alors j’ai plus ou moins inventé cette façade. Je n’ai eu qu’à créer quelques profils de réseaux sociaux en double, en y recopiant le parcours de Claire, la prothésiste de l’hôpital. Et voilà le secret, dit-elle avec une pointe de fierté.
Il était abasourdi. La situation le dépassait complètement.
- En parlant de secret, ajouta-t-elle, quand est-ce que tu comptais me dire que tu étais au chômage ?
- Je…c’était pas encore le bon moment, mais j’allais le faire, bien sûr…
- Bien sûr, ironisa-t-elle. Tu allais le faire après avoir retrouvé un job, j’imagine. Ah, la fierté masculine. Heureusement que je suis là pour sauver ta carrière, n’est-ce pas ?
- Tu veux dire…
- Oui, le contrat est prêt, sur mon bureau, montra-t-elle du doigt. Ce sera un des entretiens les plus rapides que j’aie jamais fait passer.
Il eut presque envie de pleurer. Il commençait seulement à se décrisper quand Nora poursuivit d’un ton sérieux :
- Tu sais qu’on peut tout se dire, chéri ?
- …Oui, répondit-il anxieusement, comme un enfant s’attendant à une leçon de morale.
- Bon alors ne fais pas cette tête-là, j’avais encore quelque chose à t’annoncer… dit-elle en lui tendant un petit objet blanc oblong, qu’il prit dans sa main sans comprendre. Il regarda plus attentivement, vit deux lignes bleu pâle, et comprit. Il fondit en larmes.

C’était le plus beau jour de sa vie.